La démocratie dévoyée

la démocratie

En France, en février 2010 déjà, l’Assemblée nationale française avait adopté à l’unanimité une proposition de loi sur les violences faites aux femmes. En Suède, c’est depuis 40 ans qu’il est interdit de frapper son enfant. la Tunisie, un pays affichant aux yeux de certains amétropes de réelles performances démocratiques, mais dont le fonctionnement des institutions politiques tourne de jour en jour à la mauvaise farce, il est maintenant d’usage qu’un député agresse physiquement sa collègue sans être pour autant inquiété.

Le dénommé Sahbi Smara, comme beaucoup de membres de l’ARP, était probablement irrité à l’excès par les interruptions des séances à répétitions d’Abir Moussi qui, à l’aide de son mégaphone se répandait en invectives furibondes contre ses implacables ennemis d’Ennahdha dont la seule épithète, qui pour elle les qualifie de la tête aux pieds et leur serait intrinsèque, est celle de Khouangia qui peuplent les bas-fonds intégristes et qu’elle entend chasser une fois au pouvoir.

Cependant, au moment des faits, le perpétrant n’avait aucune raison personnelle de s’en prendre à la présidente du Parti Destourien Libre, n’étant nullement visé par ses violentes harangues. On le voit pourtant, sans mobile apparent, quitter calmement son banc pour aller vers sa cible et lui flanquer une gifle retentissante suivie d’un coup de poing dans la figure.

C’est ce qu’on appelle être « en service commandé » probablement pour faire diversion ou, selon le lexique djihadiste, le geste d’un «loup solitaire » tenté par le passage à l’acte pour des raisons diverses et variées. Cette agression a été suivie d’une seconde, perpétrée cette fois par un autre élu, qui cumule la radicalisation et la délinquance notoire.

Une gifle donnée par un homme à une femme, a fortiori une collègue députée parlementaire, marque à double titre. D’une part, parce qu’elle est souvent accompagnée de violences psychologiques et de paroles dégradantes.

D’autre part, parce que la victime va perdre sa confiance dans les valeurs de la République et dans les grands principes qui régissent l’institution parlementaire l’agresseur ayant été, après son forfait, courtoisement accompagné vers la sortie pour que sa colère passe.

La gifle est ainsi plus lourde de sens, plus traumatisante que l’insulte car c’est une attaque sur le visage, et le visage, c’est le symbole de l’humanité.

Voilà donc où mène la démocratie, devenue un concept attrape-tout qui sert d’étendard aux plus fascistes, à l’arbitraire de l’administration ; la violation des droits et des libertés ; l’absence de probité des gouvernants ; un système de corruption généralisée ; une justice à la solde des islamistes et à toutes sortes de tromperies.

Le halo sémantique qui entoure le concept de démocratie sert uniquement à la description d’un type de régime constitutionnel et des techniques de gouvernement qui lui sont associées. Pour le reste, circulez, il n’y a rien à voir.

« La gifle est ainsi plus lourde de sens, plus traumatisante que l’insulte car c’est une attaque sur le visage, et le visage, c’est le symbole de l’humanité »

Revenons maintenant sur cet affligeant épisode, d’autant plus attristant qu’Abir Moussi n’a bénéficié d’aucun soutien de la part de ses collègues présentes dans l’hémicycle, encore moins de la vice-présidente de l’Assemblée qui a attendu trois longues minutes avant de suspendre la séance sans adresser la moindre remontrance aux agresseurs encore moins des paroles de solidarité ou de réconfort à l’adresse de la victime.

La parité hommes/femmes, tant célébrée, n’est pas une question purement comptable. Elle induit surtout la parité des droits, des salaires ; elle est à la base des conditions d’hiérarchie et d’autorité en plus de celle absolue des idées, et aurait pour effet de rendre la démocratie plus juste car plus égalitaire.

Aussi, les faits survenus à l’ARP annihilent toute revendication d’une soi-disant parfaite parité homme/femme en politique et, a fortiori, au sein de l’Assemblée. Il s’avère aussi, par extension, que l’égalité sociale entre les sexes n’est nullement acquise, faute d’une égalité politique.

L’exigence de parité s’annonce en effet et avant tout comme l’évidence que les représentants du peuple doivent être à l’image des représentés. La décision publique étant le résultat d’une construction sociale autant que culturelle et politique, l’égalité homme/femme relèverait non pas de l’obligation législative, mais de la responsabilité des partis politiques.

Or la volonté exprimée par les femmes Nahdhaouies à l’Assemblée n’est pas la leur tant que la pseudo-démocratie représentative se ramène en dernière analyse à leur allégeance aveugle à un parti dont l’idéologie rend justement illusoire toute libération des femmes.

En conséquence, celles-ci ne gouvernent pas pour assurer de meilleures conditions de vie de leurs semblables par rapport aux hommes au titre qu’elles seraient aussi nombreuses à décider que les hommes. Si elles s’expriment légitimement au nom des femmes, c’est sans aucune exigence de similarité avec le peuple réel et notamment celui des femmes qu’elles sont censées représenter.

« Les faits survenus à l’ARP annihilent toute revendication d’une soi-disant parfaite parité homme/femme en politique et, a fortiori, au sein de l’Assemblée »

Abir Moussi exprime une personnalité ambivalente. Elle peut, d’un côté, susciter la haine et inspirer le mépris, car jugée brutale, agressive, odieuse, vindicative et rebelle face au nouvel ordre politique régit par de nouveaux puissants capables d’une violence sans frein sur tous ceux qui leur son étrangers.

Elle peut, de l’autre, susciter de l’admiration, voire un vif engouement, en étant la seule à exprimer avec rage son appartenance politique, à revendiquer son passé sans crainte ni culpabilité, à désigner sans ambages ni circonlocutions ceux qui on toujours été dans son point de mire : les islamistes et leurs vils acolytes disséminés au sein des partis et du gouvernement. Bref, d’un côté comme dans l’autre, elle  ne laisse personne indifférent.

Redoutable autant que redoutée, elle n’arrête pas de dénoncer les compromissions et les sales manigances de ses adversaires. Parce qu’elle en sait trop, elle a été malmenée, moquée, agressée verbalement et physiquement pour finir par être carrément menacée d’assassinat.

Cependant, parce qu’elle avait sa propre vision de l’action politique, parce qu’elle agissait à son corps défendant pour une cause qu’elle estimait vitale pour le pays, Abir Moussi avait commencé à sensibiliser une certaine opinion mobilisée contre les islamistes qui retrouveraient en elle une porte-parole sans concessions et dont la thématique nationaliste était aisément identifiable. Mais s’étant prise au jeu de la notoriété, elle est tombée dans des excentricités qui frisaient le délire.

Estimant qu’elle faisait l’objet d’un « contrat » pour attenter à sa vie, Abir Moussi avait renforcé sa protection par une garde rapprochée. Mais jugeant que celle-ci n’est pas infaillible, elle opta pour une armure tactique : un gilet pare balles car un ennemi muni d’une arme à feu visera probablement la partie du corps la plus exposée qui est la poitrine. Mais la présence visible d’une protection pare balles, de surcroît mal ajustée et forcément bien apparente, peut inciter un tireur à viser une partie non protégée du corps : la tête !

Un casque de moto fera certainement l’affaire. N’a-t-il pas pour vocation de protéger le crâne du conducteur ? Certes il sert surtout à amortir le choc avec le sol en cas de chute, mais il peut aussi la protéger des balles lorsque le niveau de protection du casque est suffisant pour résister à un projectile. Depuis, Abir Moussi ne se présentait plus à l’Assemblée qu’emmitouflée  dans cet accoutrement de protection  des plus loufoques qui passera certainement à l’histoire.

« Abir Moussi avait commencé à sensibiliser une certaine opinion mobilisée contre les islamistes qui retrouveraient en elle une porte-parole sans concessions et dont la thématique nationaliste était aisément identifiable »

Depuis une semaine, estimant probablement que la menace s’était quelque peu dissipée, Abir Moussi opta pour un équipement équestre. Elle troqua son casque de motard contre un casque de protection que les cavaliers portent sur la tête pour pratiquer l’équitation. Mal lui en a pris ! Car si la « bombe » sert à amortir les chocs, elle laisse cependant le visage complètement à découvert et,  par suite, exposé  à des coups particulièrement malencontreux.

Il n’est plus possible de séparer l’incident de l’ARP à une culture politique qui s’arrête aux apparences, sur la manière dont les dirigeants de l’Etat et les représentants de la nation entendent délimiter leur périmètre d’engagement dans la façon d’organiser les affaires de la communauté nationale.

Il y a d’abord un chef d’Etat, un novice qui n’entend rien à son affaire, frustré dès le départ d’avoir été dépossédé des prérogatives qu’il estimait comme étant inséparables de sa fonction. Le chef de l’Etat est alors passé de l’état d’un défenseur forcené de la constitution de 2014, passant son temps à menacer de sanctionner de façon implacable les possibles méfaits de l’administration et tout contrevenant à la loi, à un défenseur acharné de celle de 1959 qui l’autorise à être le nouveau guide de la nation.

Ensuite, il y a un chef de Gouvernement, loyal au départ, aujourd’hui rebelle, claquemuré qu’il est entre le soutien bienveillant mais non moins calculé d’Ennahdha et les bouderies d’enfant du chef de l’Etat.

Quant à l’Assemblée de représentants du peuple (ARP), elle est ce qu’elle a toujours été : une cour d’école dont les membres ne sont tenus par aucune exigence d’exemplarité de conduite. Ils n’expriment nulle volonté d’être efficaces dans leur rapport au temps, à la prise de parole, à l’action, à entretenir une plus grande faculté dans des relations de proximité avec les autres, à être à l’écoute de leurs interlocuteurs et des citoyens de leurs circonscriptions, mais ont une appétence singulière pour les considérations partisanes, pour les dossiers  compromettants, pour les prises de parole intempestives et les relations violentes et conflictuelles.

On comprend ainsi, dans ce climat d’instabilité politique et de confusion des esprits, la nature de ce comportement erratique et irraisonné d’Abir Moussi. On comprend aussi l’enthousiasme qu’elle pourrait déclencher. Seule devant Dieu, elle réitère ses arguments de pourfendre les islamistes ; sonner l’appel pour un changement radical de stratégie politique ; révéler publiquement la décrépitude des partis, leurs compromissions, leurs alliances éphémères, et  les intérêts  étroits de leurs partisans et dirigeants.

« Le chef de l’Etat est alors passé de l’état d’un défenseur forcené de la constitution de 2014, […] à un défenseur acharné de celle de 1959 qui l’autorise à être le nouveau guide de la nation »

Mais il faudrait pour cela un Etat idéal devenu aussi utopique que l’homme ou la femme idéale. Et la forme d’Etat la mieux appropriée pour empêcher les erreurs et défaillances humaines est la démocratie, le plus mauvais des régimes, qui permet d’empêcher efficacement un trop plein de comportements aberrants sans garantir pour autant le meilleur des gouvernements possibles.

C’est qu’une démocratie ne saurait se réduire à un ensemble de procédures, comme la pratique du suffrage universel ou l’attribution du droit de vote, mais doit contribuer en priorité à la constitution d’une communauté civique.

Or elle n’a produit à ce jour en Tunisie que le joug de l’incompétence, l’insécurité totale, le mépris de la loi, l’irresponsabilité généralisée, la corruption et les abus de toutes sortes ; l’attentisme pesant des gouvernements qui comptent sur quelque miracle immérité pour venir à bout de la pandémie ; le délire des revendications, la surenchère dans la contestation des hiérarchies, et l’impunité totale d’une expression en logorrhée émanant d’une soi-disant élite d’un peuple acculé au voyeurisme, tantôt embarrassé par les propos d’un tel, tantôt réjoui par les révélations sur tel autre, mais plus que jamais désespéré du spectacle malsain au quotidien que lui offrent les acteurs d’une société censée avoir été politiquement refaite.

Il  est temps de mettre fin à tout ce cirque ou au moins d’en atténuer les effets mortifères. Il est grand temps aussi pour  le chef de l’Etat, si tant est qu’il y en ait un, d’actionner l’article 80 de la constitution en envoyant tout ce monde aux vestiaires.