Dette : la leçon soudanaise

Khartoum

La capitale soudanaise, Khartoum, a connu des manifestations la semaine dernière réclamant la démission du Gouvernement et dénonçant la détérioration du niveau de vie. Pourtant, le FMI s’est félicité des décisions prises par les autorités locales et a décidé de lui octroyer une aide conséquente.

La situation économique du Soudan, qui connait une transition politique, est extrêmement difficile. En effet, le pays a souffert de longues années des sanctions internationales, étant classé comme soutenant le terrorisme. La sécession du Sud Soudan a aggravé l’état des finances de Khartoum, privé des revenus et des réserves de change du pétrole.

Colère sociale

Puis, la crise sanitaire a eu la peau du pays. En 2020, le taux de chômage s’est élevé à 26,8% avec une inflation de 163%. Le déficit courant a atteint 14,4% du PIB et le taux d’épargne nationale est de -7,4%. Pourtant, le taux de décroissance était relativement contrôlé à -3,6% et le PIB s’est établi à 34,370 milliards de dollars.

Selon une étude publiée par la Banque Mondiale au cours du mois de mai 2021, un ménage soudanais sur trois n’a pas pu s’acheter du pain ou des céréales la semaine précédant l’enquête! La pandémie a transformé la vie de la population en un calvaire. Et le Gouvernement a fini par accepter des réformes extrêmement douloureuses.

La feuille de route soudanaise

Khartoum a donc mis fin aux subventions énergétiques, mais a gardé celles bénéficiant aux médicaments, au pain et à l’électricité. Un revenu universel de cinq dollars par mois et par ménage a été instauré. La Banque Mondiale le finance, afin de soutenir le pouvoir d’achat effrité.

Le pays va également adopter une politique de change flexible. En mettant fin aux différences de taux entre le marché officiel et au noir. Ce qui va réduire le marché parallèle. Le monopole des banques islamiques a été aboli et le Soudan est désormais ouvert à la finance conventionnelle.

Par ailleurs, d’autres décisions ont été prises pour accroître l’indépendance de la Banque centrale et renforcer la gouvernance et la transparence; en particulier dans le secteur des entreprises publiques. A cet égard, la priorité sera accordée aux investissements dans les secteurs de la santé et l’éducation. Ainsi qu’à d’autres services essentiels favorisant la croissance à long terme.

La récompense internationale

En contrepartie de toutes ces réformes, le FMI vient d’accorder une facilité de crédit de 2,472 milliards de dollars au Soudan, avec un encaissement immédiat de 991 millions de dollars.

En parallèle, la Banque Mondiale et le FMI ont jugé que le pays a pris les mesures nécessaires pour commencer à recevoir un allégement de sa dette au titre de l’initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). La dette publique extérieure du Soudan sera irrévocablement réduite de plus de 50 milliards de dollars en valeur actuelle nette, soit plus de 90% de la dette extérieure totale. A condition que le pays atteigne le point d’achèvement PPTE d’ici environ trois ans.

La Banque Mondiale a également débloqué des financements de projets considérables d’une valeur de deux milliards de dollars. Et ce, sous formes de dons pour la réduction de la pauvreté et une reprise économique durable.

La Tunisie doit en tirer les leçons

Ce qui s’est passé avec le Soudan doit être analysé de près à Tunis. Si le Soudan a fait toutes ces concessions pour accéder à ce programme, la Tunisie doit au moins en faire quelques-unes. Khartoum est désormais le bon élève dans la région. De plus, nous partageons les mêmes problèmes de fond, mais pas dans la même ampleur. Nous n’avons jamais sollicité l’annulation de notre dette extérieure, qui reste soutenable pour le moment, mais l’étau se resserre davantage chaque année.

Pour ne pas se retrouver dans cette situation au bout d’une décennie, il faut rectifier le tir dès aujourd’hui. Il ne faut pas penser que le FMI ou la Banque Mondiale vont se comporter de la même manière avec nous. La générosité envers le Soudan comporte une grande dose politique, surtout après l’arrangement trouvé avec Tel-Aviv. Et même avec cette carte, le pays a dû accepter des réformes douloureuses pour sa population.

La Tunisie n’a pas, heureusement d’ailleurs, changé sa position sur le conflit israélo-palestinien, et ne peut compter que sur sa valeur intrinsèque pour convaincre les bailleurs de fonds. Pour cela, nous devons tous prendre une décision. Soit corriger et avancer un agenda qui tient compte de la question sociale; soit continuer dans le schéma actuel pour perdre effectivement sa souveraineté au bout de quelques années. Aucun cadeau ne sera offert à un pays dont la classe politique est incapable de se mettre d’accord sur un plan de relance économique.